25 Septembre 2013
Chers compatriotes,
Sur demande d'une de mes correspondantes, je reviens sur mon expérience, mais en insistant cette fois sur les aspects orientation, avenir du pays et stratégie. Vu sous cet angle, je réserve donc cette lettre, particulièrement aux futurs dirigeants du Congo et à tous les parents.
Je suis encore en cycle d'orientation ( C.O ) et je suis beaucoup plus à l'aise dans des cours à caractère littéraire que dans d'autres. Je termine ce cycle sans que l'Institution puisse m'orienter, m'abandonnant seul...oui, seul avec ma famille. Le hic est qu'en famille, il y a déjà trop de littéraires pour qu'on me permette moi aussi d'y inscrire mon nom. On veut me voir moi en salopette d'ingénieur ou en robe blanche de médecin et non en toge noire et surtout pas avec un micro à la gueule. - C'est décidé, tu dois aller prendre inscription au collège. - Avais-je un autre choix ? - Oui, si j'avais joué au " qui perd gagne ", en m'arrangeant à échouer au concours d'admission, je n'y serais pas retenu. Une belle opportunité pour aller frapper à la porte de l'école d'application de l'ISP ( Édap ) où j'avais un oeil pour la littéraire, mais hélas, je n'étais pas du genre à laisser mon nom traîner sur la liste ya ba échec, j'en mourrais de honte auprès des amies et amis !
Me voilà au collège. Et quand je termine ma 3è année, j'entend mon père me dire :" Tu vois que tu n'es pas si mauvais en scientifique que tu le prétendais... c'est tout simplement question d'effort..." - S'il savait au moins que côté effort, j'en fournissais beaucoup plus pour avoir un peu plus de la moyenne, il se réserverait à me faire des compliments ! Mais plus les années passent plus les choses deviennent beaucoup plus compliquées et c'est quand c'est compliqué qu'on devient beaucoup plus imaginatif. Et pour m'en sortir, il fallait sacrifier certains cours. La stratégie était simple :
Là où je n'ai pas beaucoup de chance de réussir comme en anglais et surtout en physique, je ne lis même pas. Je consacre tout ce temps aux cours qui devraient m'apporter plus, ainsi il y a compensation. Je l'ai fait aussi aux exétats. J'ai carrément mis de côté les cours de physique, anglais et une partie de maths qui me posait problème, au grand dam de mes amis. La stratégie paie et le diplôme sous l'aisselle, quoi en faire ?. À mon Kasaï natal il n'y a que l'Institut Supérieur Pédagogique ( ISP). - Quoi faire donc ? - C'est à Kin qu'il y a tout. Je m'y rend, sans savoir que je m'engageais vers un véritable parcours du combattant :
Je débute en chimie à l'Unikin, un mois après, je ne suis pas retenu et c'est les dernières listes. - Circulons, allons voir ailleurs ! Et grâce à un vieux à moi ( j'en ai parlé dans " Expérience, ça se partage " ), suis inscrit à l'IBTP ( au Mont Ngaliema en face du palais présidentiel ). - Quel désordre est-ce cela ? : - En plein cours, dès qu'on entend le cortège de Mobutu passer, on doit sortir en courant et en injuriant, ce qui n'était pas sans conséquences car, deux ou trois fois le mois, la garde présidentielle devrait nous chasser des cours. Comment réussir dans des telles conditions ? - Découragé, désespéré, je jette l'éponge après la 1ère session et je retire mon dossier. Quelques semaines plus tard, surprise ! J'ai la 2è session et quand je rentre pour m'y inscrire, je m'entends dire que je n'ai plus droit. - Qu'est-ce que c'est que ça encore ? - Bon, c'est pas la fin du monde, allons Richard, allons voir ailleurs ! - Je me dirige vers un certain Institut privé électronique...non, c'est pas mon truc, j'abandonne. - Allons donc faire ce qu'on aime et me dirige vers L'Institut Supérieur des Techniques d'Information " ISTI " et là, Mobutu et son fameux quota régional me font comprendre que ça compte pas les cerveaux, il y en a déjà de trop, ceux des kasaïens et bougez-vous, circulez. - Gabriel Kyungu et Nguz Karl diraient : " Ni pia bilulu na viwavi apa "
Oui, à force de trop circuler, on finit par rentrer au bercail ( Mvula ulejela kaluma kwabu ). Oui, je suis rentré à Mbujimayi et me voilà à l'ISEA Mukongo. Et là, je me fais exclure en 2è graduat et vers la fin de l'année academique. - Alea jacta est ! - Je viens de perdre en tout 5 ans ( 5 ans de licence. " Lol " ) depuis que j'ai terminé les humanités.
Ç'a pas enchanté les parents...suis le seul à poser problème. Oui, à chacun son parcours et quand on emprunte celui du combattant, on devient un cas spécial et ça, les bons parents finissent toujours par comprendre :
" On ne force pas la nature, tu n'es peut-être pas fait pour l'enseignement supérieur. Donne-nous le temps de réunir un capital qui va te permettre de te lancer dans le diamant comme le font les enfants du bled ", me disent mes parents !
- Ce à quoi je répond : " Vous pouviez avoir raison si j'étais moins intelligent, moi je me sens toujours capable d'affronter les études et de les terminer "
- Mon père : " D'accord, mais à condition que tu t'abstiennes de certaines choses et principalement la politique. Alors dis-nous où tu vas encore aller ? "
- Ma réponse :" Il y a un ISEA à Bengamisa dans le Haut-Zaïre "
- Ma mère :" Mais c'est très loin et on n'a pas de connaissance là-bas "
- Ma réponse : " Pas de problème, je vais y aller "
- Mon père :" D'accord, on est en mai, prépare-toi déjà à y aller en août ".
Quelques jours avant mon départ, une de mes belles-soeurs me parle :
" Tu vas à Kisangani, il faut vraiment être prudent et sage "
- " Puis-je savoir le pourquoi ", retorque-je ?
- " Là-bas, c'est trop de femmes dangeureuses ". me répond-t-elle !
- " En quoi sont-elles dangeureuses ?", réplique-je !
- " Elles font des fétiches ", me répond à basse voix !
- " Ah bon ! - des fétiches pour me tuer ? ", demande-je avec humour.
- Très sérieuse, elle réplique : " Toi tu ne comprends rien. Les fetiches c'est pour que tu les aimes ".
- Toujours avec humour je répond :" Eh bien, moi j'aime aimer ma femme, si c'est pour cela, je demanderai d'ailleurs qu'on me le fasse davantage "
- Scandalisée, elle crie à son homme :" On va perdre ton petit-frère, il va rester à Kisangani pour de bon ".
Au mois d'août je m'envole pour une autre aventure à Kisangani, en passant par Kin où j'ai fait une semaine. J'atteris à l'aéroport de Bangoka ( Kisangani ), je jette un coup d'oeil à gauche et à droite, aucune femme pour me jeter son pagne. Qu'est-ce qu'on m'a donc raconté, me dis-je intérieurement !
Le temps de trouver un appart ( version locale ) à louer et de m'y installer, une semaine plus tard, me voilà dans un camion ( ou plutôt perché sur des marchandises qui dépassaient la hauteur de la carrosserie ) vers ISEA-Bengamisa. J'y arrive en pleine nuit et le lendemain, le chargé d'inscription me demande de repasser dans un mois. Quand j'y reviens, c'est pour m'entendre dire que je dois refaire le 1er graduat. Mieux vaut le 1er graduat à l'IFA qu'à l'ISEA, me dis-je et poliment je lui demande mon dossier et c'est le retour à Kis.
À Kisangani, une dame me met en contact avec le recteur de l'IFA/Yangambi. Je lui remet mon dossier et quand il rentre à Yangambi, il l'oublie sur son bureau. De Yangambi, j'apprend que j'ai pas été inscrit et je vais le voir dès qu'il est rentré à Kisangani. Pauvre de moi, la fin du parcours, demain c'est pas la veille ! le recteur est entrain de sortir pour un long voyage qui devrait le conduire à Kin et en Europe et il ne pouvait rien faire en ce moment-là. Quoi faire encore, si ce n'est rentrer définitivement au Kasaï de mes aïeux ( Kwetu kwa tshibelabela. Nyinyi wa..., mwela mu tshikota, ni mabwa matoka zezeze... ) ! En attendant, il faut profiter des Lituma, maboke, céléris ( sombé )...boyomais et de la gentillesse et douceur toute particulière des boyomaises ! Question de défier ma mère qui disait que Kisangani, c'est très loin et qu'on n'y avait pas de connaissance ! - J'avais voulu voir sa tête en ce moment où j'étais déjà tombé dans des très bonnes mains et y ai même rencontré des vielles connaissances et des vieux amis.
Quand c'est déjà écrit, c'est écrit et personne ne peut éffacer !
Un papa à moi bien placé, gérant d'une banque est á Kisangani sans que je ne le sache. Je le vois, il me fait une recommandation. Je vois le secrétaire général administratif de l'Unikis un certain 22 décembre. - " Les dernières listes sont déjà clôturées et sont sur le bureau du recteur pour être publiées et c'est en ce moment que toi tu m'amènes la recommandation. Ça c'est me mettre en conflit avec des gens... tu peux donc rentrer et je ne te garantis rien ", me dira-t-il sur un ton de remontrance.
Pas de garantie, soit ! - C'est le 31 décembre et c'est l'anniversaire d'un de nos vieux ( un jeune cadre, kinois, célibataire, fraîchement employé à la Bcz et sans grande connaissance à Kis ). Et c'est à nous que revenait toute l'organisation de la fête. Contre mauvaise fortune, il fallait faire bon coeur. C'est du zouk de Kasav à gogo, pimenté et salé du Koffi Olomidé ! Et comme je ne pouvais pas me priver de telles opportunités, je suis déjà sur la piste et c'est pendant ce moment que j'entend une voix : " Eh, Richard, c'est affiché et on a vu ton nom en Sciences Politiques " - Choukran, choukran, Allah akbar ! Suis dans les bras de tous, suis le protagoniste et l'homme le plus heureux du jour. Moi, c'est pas Étienne Tshisekedi pour rester impérturbable ! J'ai dansé, comme je savais le faire, jusqu'à la levée du soleil ! Et ce n'est que le 2 janvier que j'aurais conscience du danger qui m'attendait :
Chercher à prendre note, acheter des syllabus et commencer à étudier ( en autodidacte bien entendu ), les cours retenus pour la mi-session prévue pour le mois de février.
Le 5 janvier, je me rend pour la 1ère fois à la fac, mais la fameuse malaria me renvoie at home pour une dizaine des jours. Et quand je me rétablis, je me rencontre nez à nez avec la mi-session. Un cours, Civisme et développement, me fait trembler des pieds à la tête et pour cause : le prof de ce cours, un certain Kankwende, surnommé catcheur ( parce qu'il coupait le souffle aux étudiants avec ses examens à tombeau ouvert ) avait déjà terminé son cours et n'attendait que février pour user de ses techniques de catch. Serai-je enfermé dans son tombeau ? - C'est ce qu'on va voir ! - L'arbitre siffle la fin du combat et me donne 11/20. À l'université, réussir c'est avoir au moins 12/20. Mais pour celui qui n'avait jamais suivi les explications du prof catcheur et qui ne l'a vu que le jour du combat, comme ç'a été le cas, il faut dire que je n'ai pas été " catché ". Savez-vous combien de réussite il y avait ? - Une cinquantaine sur plus de 900 étudiants. Scandale ?
Comment peut-on étudier et réussir dans une salle où seulement une centaine d'étudiants sont assis et les autres, presque 800 sont debout de 8 heures à 18 heures ? - Et l'atmonsphère était infernale, insupportable quand on se retrouvait autour des cours de tronc commun avec les amis de 1er graduat Sociologie. Un auditoire de presque 2 000 étudiants. Il faut donc dire que toutes les conditions étaient bien réunies pour se faire " catcher " à perdre le souffle !
Combien nous sommes-nous retrouvés en 2è graduat ? - Une centaine, à part une quatre-vingtaine qu'on y avait retrouvé pour avoir fait du " surplace ". On formait donc un auditoire d'au moins 180 et ce n'est qu'en 3è que le tamisage avait fini par prendre fin.
Je suis en 2è graduat et qu'est-ce que je vois-là ? - Les cours de Math, comptabilité et anglais. Sans trop réfléchir je me décide de les sacrifier sur l'autel de ceux qui devraient me rapporter beaucoup dans la balance. C'est du pareil au même dans chaque communauté, il y a toujours une personne disposée à aider les autres. Une camarade, sortie de la section commerciale s'improvise répétitrice. On ne rejette pas sans raison valable les services d'une bonne dame, du moins apparemment. 1ère séance, 2è...non, c'est une perte de temps. Vite fait, je me mets à inventer des histoires pour la fuir. Je la fuis et je fuis également ces satanés des cours et entretemps, je me donne à fond aux cours qui devraient me rapporter plus et ils m'ont rapporté plus. C'est ainsi que j'ai terminé le graduat. Quant à la licence, tout était bon et je me sentais comme un beau poisson dans l'eau limpide du lac Munkamba au centre du grand Kasaï.
Si tout était bon à mon niveau personnel, ce ne l'a pas été sur le plan politique. Je suis déjà en 2è licence, c'est la fermeture d'à peu près 2 ans. Donc, au lieu de 5 ans, j'en ai fait 7. - Mais pour ceux-là qui avaient repris, il faut compter 8 à 9 ans. On finira ou on finira pas. je finis par finir l'université avec mon diplôme des Sciences Politiques sous l'aisselle.
S'il y a quelquechose qui me colle à la peau et dont je ne peux jamais me débarrasser, c'est les propos de mes deux pauvres professeurs, j'ai cité Guillaume Samba Kaputo et papa Wembi Kakese : " Vous pouvez tout oublier, mais n'oubliez jamais que la politique c'est la gestion de la chose publique, la gestion de la cité. Gérer la cité, c'est chercher le bien-être commun et on cherche le bien-être commun en développant le pays, en protégeant ses concitoyens et leurs biens. Ainsi dit, il n'y a pas de place ni pour les injustices ni pour le détournement ni pour le vol ni pour les tueries...on doit, partout où on est, gérer en bon père de famille " - J'en profite pour dire à ceux qui qualifient la Politique ( cette noblesse ) comme l'art de mentir qu'ils se mentent eux-mêmes parce qu'ils sont dans l'ignorance et la confusion. Ce n'est pas la Politique qui ment, mais des individus, ba faux têtes, ba criminels, ba oyo bazanga éducation, ba kulunas, ba chegués en col blanc.
Chers compatriotes,
Qu'on ne se perde pas dans la littérature et dans les illustrations ! Je viens-là tout sérieux, sur base de mon expérience personnelle, évoquer les maux de notre société, ces maux qui freinent et tuent la jeunesse et de surcroît le pays entier. Se taire, par peur de qu'en-dira-t-on, c'est se faire complice des bourreaux de la jeunesse et du pays :
Récapitulons :
La désorientation de l'enfant équivaut à la déviation du cerveau et la déviation c'est la fuite, du cerveau. Quand il y a fuite du cerveau, c'est le pays d'origine ( ici c'est la section, la faculté ou le domaine qu'on aime, où l'on a plus d'atouts et où l'on excelle ) qui perd ses savants qui, une fois dans les pays d'acceuil ( le domaine dont on n'a pas d'atouts ), ils sont les messieurs tout le monde. Ça freine et tue le pays !
Ne pas créer des universités et autres écoles des métiers dans toutes les provinces et concentrer tout à Kin, c'est sacrifier sa jeunesse. Sacrifier sa jeunesse, en voilà, un très bon moyen de tuer à coup sûr son pays. Mais on ne doit pas non plus créer pour créer. On doit connaître ( recenser ) les besoins du pays, élaborer un projet de société et voir ce qu'il faut créer, c'est ça être gouvernant. On ne l'est pas si on n' a pas usé ses culottes sur les bancs de l'école ( supérieure ou universitaire ) et ça ne s'improvise pas, ça ne se catapulte pas et ça ne s'impose pas non plus.
Fermer les universités pour taire les revendications, ce n'est pas punir les enfants, c'est plutôt freiner le développement de tout un pays, c'est hypothéquer son avenir. Les résultats sont là : toutes les aiguilles du Congo sont au rouge !
La vie étant un combat, il faut user de toutes ses facultés pour s'en sortir et c'est là que la stratégie intervient parfois. Sans celle-ci, comme vous l'aurez remarqué, j'aurais déjà jeté l'éponge et rester faire le diamant dans mon Kasaï natal...et j'en profite donc pour dire aux politiciens qu'il ne faut toujours pas chercher à tout prendre, à tout gagner, il faut savoir aussi perdre certaines choses, savoir réculer pour mieux sauter, savoir jouer au " Qui perd gagne "
En attendant de nous revoir prochainement, sur le même blog et dans le même esprit, je vous prie d'agréer, chers compatriotes, à l'expression de mes sentiments patriotiques.
Kâmona Kûnvua Kâmba, Tshiondo wa Mbîsha Balâla, Richard BABADI.